Quand le viol est assumé

Publié le 29 Octobre 2015

Quand le viol est assumé

[TW : viol]

[PW: A, F]

J'ai déjà violé, et j'assume*. Et avant que, suite à cette phrase, vous ne partiez, complètement choquéEs, juste, j'ai quelque chose à vous dire.

J'ai violé et j'assume parce que je suis aussi une victime qui s'assume. Parce que chez moi, l'agression sexuelle, c'était la normalité. C'était même presque une manière de se dire qu'on s'aimait. Parce que j'ai eu envie de comprendre, de faire la part des choses. Quand est-ce que j'ai été victime ? Quand est-ce que j'ai été coupable ?…

J'assume parce que reconnaître les viols que j'ai commis m'ont aidée à reconnaître ceux que j'ai subi. Et vice versa. Parce que si j'acceptais de regarder en face mon statut de victime, j'étais obligée de regarder en face mon statut d'agresseuse.

J'ai violé et j'assume, alors pourquoi je ne me suis pas déjà dénoncée à la police et je ne suis pas déjà en prison ? Parce que personne n'a souhaité m'y envoyer. Parce qu'on en a parlé. Parce qu'une de mes anciennes victimes m'a dit : « tu sais, tu m'as agressée sexuellement pendant longtemps ». Et que d'un coup, c'est apparu comme une évidence et je ne pouvais que lui donner raison. Alors, j'ai tout simplement répondu « oui, c'est vrai. Je t'ai agressée. Je confirme. Et je suis vraiment désolée ». Parce qu'elle m'a regardée, qu'elle a souri, et qu'elle a dit « je sais ». Parce qu'elle avait raison : j'avais grave merdé, et j'étais vraiment désolée. Parce que cette conversation nous a toutes les deux libérées de ces souvenirs d'enfance dont on se serait bien passées. Parce qu'on se parle encore, on se parle même souvent. Parce que le viol n'a pas tué notre amitié, notre complicité de survivantes : au contraire, dire les choses nous a fait réfléchir et grandir.

J'assume parce que quand certainEs de mes agresseurSEs ont assumé leurs actes, m'ont dit, tout simplement, oui, tu as raison, ça m'a fait du bien.

J'assume parce que celleux à qui je l'ai dit ne me croient pas. Parce qu'illes m'ont répondu « mais non, pas toi ! ». Parce que mes agresseurSEs ont vécu exactement le même truc : « mais non, pas toi, t'as pas pu violer. T'es pas unE violeurSE, c'est pas possible. » Parce que celleux à qui j'ai raconté ces viols m'ont prétendu que mes victimes étaient consentantes, que ce n'était pas du viol, parce que réaliser que je suis une violeuse, c'était inconcevable pour elleux, ça doit leur provoquer une dissonance cognitive ou je ne sais quoi. Parce que face au déni de mon entourage, j'assume, parce que sinon, qui le fera ?

J'ai violé et je l'assume parce que mon existence perturbe. Parce que je ne correspond pas du tout au profil type du violeur. Parce que je suis une femme, et une adolescente au moment des faits. Parce que je suis calme et timide. Parce que je suis féministe. Parce que je lutte contre le viol. Parce que j'ai subi de nombreuses violences sexuelles, moi aussi, alors c'est difficile pour les autres de me voir à la fois comme victime et comme violeuse, quelqu'une qui lutte contre les violences qu'elle même a commis. Parce que c'est difficile de ne pas pouvoir me mettre dans un camp : les gentils ou les méchants.

J'ai violé et j'assume parce que c'est une violence qui, bien souvent, se déroule sans que ni la victime, ni l'agresseurSE, ne posent le mot « viol » sur ce qui est en train de se passer. Parce que c'est une violence qui se déroule souvent dans le déni le plus total et qui se conjugue au passé : j'ai été violéE. J'ai violé.

Parce que j'ai mis des années à réaliser que j'avais été victime de viols et d'inceste. Et j'ai mis des années à réaliser que j'avais également été coupable. Parce que je n'ai jamais eu l'intention de violer qui que ce soit, et pourtant je l'ai fait, alors je n'exclus pas que dans l'avenir, d'autres paquets surprises me pètent à la gueule. Que quand il me péteront à la gueule, je sais déjà que je les regarderai en face, et que j'assumerai.

J'ai violé et je l'assume parce que le consentement, je sais que c'est compliqué. Qu'on n'a pas fini d'y réfléchir. Qu'on se demande même, dans des débats, si certaines personnes ont le droit de consentir. Que l'âge de la majorité sexuelle varie selon les pays. Que la définition de « viol » varie selon les pays. Qu'elle a beaucoup changé ces dernières dizaines d'années. Ce qui est un viol aujourd'hui n'en était pas un il y a cinquante ans. Que la définition de « sexe » est en permanente évolution. Et que, dans un monde où nous ne sommes même pas touTEs d'accord sur ces questions-là, la notion de consentement, ça se réfléchit, et ça évolue. Alors, je ne prétends pas avoir la science infuse et je préfère rester sur mes gardes : je ne suis pas à l'abri d'une récidive. Jamais. Alors, parce que j'assume les viols que j'ai commis, je fais super gaffe, désormais. J'ai appris que quand il s'agissait de sexe, on demandait l'autorisation, toujours, même pour un baiser, même pour un câlin.

J'ai violé et j'assume et les gens qui affirment avec aplomb n'avoir jamais violé qui que ce soit me mettent mal-à-l'aise. Comment peut-on être si sûrE de soi ? Parce que quand j'entends ça, j'ai envie de répondre : seul l'avenir vous le dira.

J'ai violé et j'assume parce que ça vaut mieux que d'être une violeuse qui assume pas. D'être une violeuse qui dit qu'elle a jamais violé, que c'est pas vrai, que c'était pas du viol.

J'assume parce que si des personnes autour de moi ont déjà commis des violences sexuelles, ça m'intéresse qu'illes m'en parlent. Parce que ce tabou doit tomber, parler de la violence, c'est la prévenir. Alors j'assume pour écouter sans jugement. Toi aussi, tu as violé ? Si tu viens de répondre « MÉNAN trop pas », pense à tous ces gens qui ont le profil du violeur-type, que tu ne croirais pas, si illes t'affirmaient avec aplomb que elleux, au moins, n'ont jamais violé personne. Et juste, réfléchis.

Parce que les violeurSEs sont forcément des monstres, personne ne peut penser qu'unE de ses proches amiEs aurait déjà violé. Parce que pas ellui. Ille n'est pas comme ça. Et ce… même quand ellui-même le dit. Parce que considérer les violeurSEs comme des monstres, c'est refuser de voir l'agresseurSE autour de soi… ou en soi.

J'assume parce que je pense qu'assumer, ça fait avancer les choses. Parce que de la même manière que le tabou du viol fait du tort aux victimes, il pousse les agresseurSEs dans le déni. Parce que les violeurSEs sont des monstres, parce que je ne suis pas un monstre, alors je ne suis pas unE violeurSE. Parce que le tabou du viol empêche les agresseurSEs de s'identifier, et du même coup, de reconnaître ce qu'illes ont fait. Parce que personne ne veut être un monstre, alors qui pourrait être unE violeurSE, et et en plus, l'assumer ?

Alors oui. J'ai déjà violé, et j'assume.

 

 

*Le mot "agression sexuelle" serait en réalité plus adapté en ce qui concerne mon expérience personnelle.

[Note du 8/3/16: à la base, j'avais écrit le début de chaque paragraphe en disant "je suis une violeuse et j'assume" à la place de "j'ai violé et j'assume". Mais en fait, je me suis rendue compte que ce que je questionne dans cet article, ce sont des comportements et non des personnes donc j'ai changé cette phrase]

Rédigé par Decade

Publié dans #Violences sexuelles

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Perla 13/06/2017 23:53

Merci pour cet article. On n'y pense peu mais c'est important en soi de montrer que n'importe qui peut avoir violé voire violer un jour, parce-que se dire de quelqu'un qui viole que c'est juste un monstre c'est estimer que ça ne peut pas arriver à tout le monde, ça pousse à ne pas se remettre en question, et au passage ça empêche sûrement les personnes qui violent (l'ont faait ou le feront) de se remettre en question car une bonne majorité doit user de diverses excuses pour s'auto-persuader qu'ils n'ont pas violé, afin de ne pas se voir eux-même "devenir" des monstres. Et ainsi ils peuvent bien continuer puisqu'il ne sont pas des monstres, eux...

Mais malheureusement je pense que beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à remettre en question cette vision, tout comme elles ne sont sûrement pas prêtes à estimer que ça pourrait finalement être une avancée. (Je parle ici des personnes n'ayant pas été victimes ou du moins ne se considérant pas comme telles, jamais je ne remettrais en cause la légitimité des victimes à considérer les violeurs comme des monstres etc)

Shanyma 21/03/2016 04:50

Un article intéressant, qui montre que le viol est encore assez mal connu de tous et toutes.
On voit encore trop le viol, dans nos mentalités et nos représentations, comme un rapport de force physique. Or, on oublie que le viol peut opérer par du chantage, par la surprise et par d'autres procédés qui ne relèvent pas de la force physique.

Et une chose importante qui apparaît dans cet article est également le peu de connaissance que nous avons de la notion de consentement. Effectivement, on n'apprend pas à l'école, au moment où l'on a ces fameux cours d' "éducation sexuelle", ce qu'est le consentement et ce qu'il implique. Cet apprentissage n'est pas courant non plus au sein de la cellule familiale, ce qui rend obligatoirement les choses un peu compliquées au moment où l'on commence à avoir des relations sexuelles avec quelqu'un. Et comme les normes en matière de sexe nous poussent à être le meilleur, à la performance, plutôt qu'au respect de son ou sa partenaire, il se peut qu'à un moment de notre petite vie de citoyen lambda, on se retrouve à violer sans se rendre compte du mal que l'on a fait.

Effectivement, je pense que d'écouter ceux qui sont concernés est important pour faire changer les choses, et écouter aussi ceux qui ont agi en tant qu'agresseurs. Cependant, je pense qu'informer plus activement, notamment par le biais de l'école et de la famille, pourrait être également bénéfique et, pourquoi pas, complémentaire.

Enfin, j'espère ne pas avoir trop déformé vos propos dans cette (longue) interprétation personnelle de votre article.

jerram 04/03/2016 15:20

Trės bon article!
Merci de casser les mythes autour du viol.

jeanvaljean 01/11/2015 10:08

Apprend à écrire SalE pute

signal.gouv.fr 01/11/2015 09:48

J'ai signalé au gouvernement les kheys. Ton compte est bon pourriture !

Decade 01/11/2015 10:02

Quel dommage, ton lien ne fonctionne pas! Pourrais tu le renvoyer?

Gilbert 01/11/2015 09:59

https://m.youtube.com/?hl=fr&gl=FR#/watch?v=wYLEZ0mUfI4

À tout à l'heure.

Decade 01/11/2015 09:56

Je suis désolée mais cela prouve juste qu'entre écouter une victime et casser de la violeuse, vous préférez casser de la violeuse. Merci d'avoir si bien conclu mon article.