Le grand méchant client

Publié le 21 Septembre 2015

[TW: violence envers les travailleurSEs du sexe]

Dans ce monde, il y a deux sortes d'hommes.

Il y a l'homme normal, et puis il y a le client des prostituéEs.

L'homme normal, tout le monde voit ce que c'est. On en est entouréEs, il y en a plein autours de nous. Ils sont différents les uns des autres, les hommes normaux, mais ils ont ce point commun : ils ne vont pas voir les prostituéEs.

Catégories d'hommes - Vérité générale

Catégories d'hommes - Vérité générale

Mais le client de prostituéEs, par contre, c'est plus flou. Qui est il ? Le monde se demande. On le cherche. Quand on le trouve, parfois, on l'interroge, parfois, on l'épie, comme sur ce tumblr qui reprend des reviews totalement gerbantes de clients qui commentent leurs passes sur des sites spécialisés (et dont je ne vous filerai pas le lien à cause de ÇA que je vous encourage vivement à lire avant d'aller googler)

Soit c'est un immonde macho. Un connard de base qui traite les femmes comme de la merde. Un violeur, un gros dégueulasse avec des fantasmes pervers. Lui, on le méprise. On le hais. Comment même ce genre d'hommes peut-il exister (ben oui, tiens, comment) ?

Ou alors, c'est un pauvre mec pour qui les rapports sexuels sont inaccessibles, parce que trop moche, trop vieux, trop handicapé, bref trop tout ce que la société a tendance a considérer comme imbaisable. Ou alors trop seul, trop délaissé par sa [insérez ici une ou plusieurs femmes de son entourage]. Pour lui, on aura parfois un peu de pitié. Oh le pauvre, « dans son état », comment pourrait-il bien séduire ? On l'excuse, un peu, dans le fond. Un homme privé de sexe, ça doit vraiment être difficile.

Mais dans tous les cas, on n'en a jamais vu, d'ailleurs, on n'en a aucun dans ses amis. Ou alors juste un pote, mais lui bon on comprend bah il venait de se faire larguer et tout, c'était qu'une seule fois, s'pas pareil. Il est pas comme « les autres ».

En fait, le client des prostituéEs, on dirait l'homme invisible. On en a beaucoup entendu parler, mais on l'a jamais vu.

Les clients de prostituéEs, c'est un peu comme les lutins, les fées et les nains de jardin qui deviennent vivant la nuit.

Les clients de prostituéEs, c'est un peu comme les lutins, les fées et les nains de jardin qui deviennent vivant la nuit.

Ce client invisible, ben on l'imagine soit trop viril, soit pas assez. Apparemment, soit il correspond trop aux archétype du mec de base, agressif, qui pense que le sexe lui est dû, pour qui les femmes sont des trophées payants. Un winner, quoi. Un Loup de Wall Street.

Soit il ne correspond pas assez à la définition de « vrai mec », il est timide ou inadapté socialement, il n'arrive pas coucher avec des femmes, c'est une sorte d'homme diminué, sans argent, sans pouvoir, sans force de caractère ou sans succès social, attributs pourtant censés être inclus dans le package « homme ». Un loser, quoi.

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Alors le procès du client invisible commence.

Monsieur. Pourquoi achetez-vous du sexe ? N'arrivez-vous donc pas à en obtenir gratuitement ?

Quand ils ne sont pas assez virils, des fois, ils s'en sortent. On leur excuse « d'avoir recours » à des prostituéEs. L'avocat de la défense fait bien sont boulot. « Refuser du sexe à mon client, qui est un honnête homme, injustement privé de la tendre et réconfortante compagnie d'un vagin chaud et douillet ! Mon client qui, malgré tous ses efforts pour être gentil, ne parvient pas à obtenir de travail du sexe bénévole en échange… Mais pensez donc à son pauvre pénis rabougri, qui jour après jour, se dessèche, pendant que ses testicules, aussi gonflées que le pis d'une vache laitière, le tiraillent, prêtes à exploser ! ».

On s'attendri. On a parfois pitié, on lui accorde une dérogation. Et parfois, on se dit, NON. Manquer de virilité n'est pas une excuse. Y'avait qu'à être viril. Y'avait qu'à arriver à coucher. Ou gérer ta frustration, toi qui n'as même pas réussi à te sentir homme à travers le regard social, toi qui es obligé de payer des femmes pour compenser.

Tous prêts pour un lynchage collectif?

Tous prêts pour un lynchage collectif?

Et si ils sont virils et que MALGRÉ TOUT ÇA ils vont s'acheter du sexe, alors là, ils sont vraiment coupable. Monsieur. Vous PARVENEZ à obtenir du sexe gratuitement. Alors pourquoi en achetez-vous ?

Pourquoi achetez-vous du sexe, Monsieur ? Vous qui en recevez déjà. Vous qui avez une femme, des enfants, une voiture. Vous qui dirigez cette entreprise. Vous êtes déjà bourrés d'attributs virils (d'attributs tout court, en fait). Vous qui n'avez pas d'excuses, pas de circonstances atténuantes.

Souvent, dans ces cas-là, l'avocat de la défense ne sera pas très bon, mais il se mettra les jurés dans la poche. Hein messieurs. Hoho. Finalement on voudrait tous être un peu comme lui, non ? Et pensez à tout le bon temps qu'il a dû prendre… [clin d’œil de virile complicité masculine]

Ce mec là, on sait qu'il finira toujours un peu par gagner, même si il est jugé coupable.

Doctissimo s'étonne que les clients soient "comme tout le monde". Même des maris, même des papas ! Cela veut-il dire qu'ils sont parmi nous ?

Doctissimo s'étonne que les clients soient "comme tout le monde". Même des maris, même des papas ! Cela veut-il dire qu'ils sont parmi nous ?

Source.


Réunir les clients en 2 catégories ultra stigmatisées, c'est avoir des coupables sur qui taper. C'est eux, ce petit cinquième de la population masculine qui abuse du corps des femmes. C'est eux qui traitent les femmes comme des marchandises.

Alors du coup, on se dit qu'ils devraient être punis, que ça devrait être interdit, d'acheter du travail sexuel avec du vrai argent en vrai billets de banque. Que si on tape sur le Grand Méchant Client, ça permettra d'envoyer ce message clair aux hommes, que non, on n'achète pas le corps des femmes, ni avec de l'argent, ni avec rien. Que d'un coup, si on interdit à aux clients d'acheter les services d'unE prostituéE, d'un coup, ils comprendront que ah, oui, c'est vrai, les femmes c'est pas des objets.

Réunir les clients en 2 catégories ultra stigmatisées, c'est aussi les excuser. Se dire que bah, c'est la vie, c'est comme ça. On pourra rien y changer. Il y aura toujours des frustrés, et il y aura toujours des connards de pervers. Et que bon, bah, yaka laisser faire. Il y a tellement d'hommes en manque de sexe. Plus vieux métier du monde, tout ça. Et puis, chacun fait ce qu'il veut. Même que certaines putes, elles aiment ça.

En fait, stigmatiser les clients, ça permet surtout de se rassurer, se dire que, hé les gars, on a trouvé les mecs sexistes, on a trouvé ceux qui respectent pas les femmes, et c'est surtout pas nous.

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Au fond, qu'est-ce qu'on reproche de si terrible à ces clients introuvables? Des abus, des violences et de l'objectification. Ces clients invisibles, ce seraient des vrais monstres, pas comme les hommes normaux qui sont juste normaux.

Alors, je n'ai pas rencontré tous les clients du monde, ni tous les hommes normaux. Mais en me basant sur mon expérience personnelle et celle d'autres travailleurSES du sexe, j'ai essayé d'établir une petite listes de comportements récurrents de certains clients violents ou abusifs.

Allez, rendons cet article interactif, on va s'amuser un peu les amiEs (si si) vous verrez ça va vous occuper votre pause café.

Oui, ho, ça va...

Oui, ho, ça va...

Dans cette liste de comportements plus ou moins abusifs de certains clients de prostituéEs, veuillez entourer ceux dont EUX SEULS sont les auteurs, et aucune autre catégorie d'hommes :

[TW: attention, cette liste contient des abus et des violences et peut donc être difficile à lire, si vous voulez passer, scrollez jusqu'à voir un chaton]

- te demande ton [vrai] prénom avec insistance, allezzz-euuuuuh comment tu t'appelles mademoiselle sérieux

- ou ton numéro

- « n'est-ce pas que j'ai une bite de cheval / que je baise trop bien / que t'as trop aimé ça avoue »

- « tu reprendras bien un petit verre de vin »

- « et pourquoi pas avec du GHB tant qu'on y est »

- pense que te payer [des trucs] lui donne droit inconditionnels à du temps, de l'attention, des faveurs sexuelles ou affectives – ou le cookie pour être un homme gentil

- essaie de t'emmener dans un endroit plus isolé et plus calme genre un parking loin, « dehors prendre l'air », ou chez lui

- fait des commentaires sur ton corps alors que sérieux t'a rien demandé et ça t'énerve en fait

- veut être le seul mec de ta vie et si t'as pas de copain alors pourquoi tu veux pas hein hein ?

- « sale pute connasse t'es trop moche »

- « allez, s'il te plaît, j'en ai tellement envie... »

- « vas-y, jouis, mais JOUIS putain ! Hmm t'aimes ça hein? »

- « mais si tu voulais pas, pourquoi t'as pas dit que tu voulais pas sérieux ? »

- « sans la capote steuplé steuplé j'ai rien je te jure » (et sa variante « oups, j'ai enlevé la capote sans le faire exprès zut alors c'est balot, mais en même temps c'est meilleur là non ? »)

- pense que vu que tu as dit oui pour une pipe ben allez tant qu'on y est ça va pas beaucoup te changer de faire le reste

- se demande comment il peut convaincre la femelle de faire un truc où au départ elle a dit non

- éventuellement, va sur des forums spécialisés pour se documenter sur les techniques pour convaincre efficacement (=faire céder, en fait)

- fait semblant de pas avoir vu que t'avais mal / tu te faisais grave chier / tu voudrais que ça s'arrête

- « oh, pardon, j'ai mis mon doigt dans ton cul ! Désolé pas fait exprès. Mais bon tant que j'y suis pourquoi pas rester hein… »

- est persuadé qu'il VERRAIT si tu te forçais, te droguais, avait tes règles, simulais un orgasme (NB : non, vraiment, vous ne voyez rien)

- considère d'une manière ou d'une autre les femmes comme des objets

- harcèle sexuellement

- harcèle tout court

- stalk

- vole

- tabasse

- viole

- tue

Voilà.

Voilà.

Ouais. En fait, il semblerait bien que les clients, ils fassent rien de neuf docteur.

En gros, le Grand Méchant Client, ils traite les femmes :

- comme des objets sexuels, des corps sur lesquels il a tous les droits,

- comme des objets-trophées, servant à affirmer sa position de vrai homme qui baise ou qui est entouré de femmes,

- comme des objets doudous, des espèces de distributeurs à attention/ à affection/ à reboostages d'égo divers et variés.

C'est à peu près ça, en fait, qu'on reproche au Grand Méchant Client. Et à potentiellement tous les hommes. Et même à potentiellement tout le monde.

Ah oui. J'ai oublié un truc sur ma liste.

- te paie en échange de services sexuels et/ou affectifs

Sauf que j'avais pas vu ça comme un comportement abusif. Plutôt comme une des raisons POUR aller te fourrer dans des situations où tu risques de subir ces comportements abusifs. Et que moins t'as d'argent, plus tu risques de te retrouver dans une sale situation où tu vas devoir supporter tout le reste.

L'argent, c'est pas la violence, c'est la récompense.

Bonjour, je viens porter plainte parce qu'on m'a payéE.

Bonjour, je viens porter plainte parce qu'on m'a payéE.

On dit qu'en leur achetant des services sexuels, les clients traitent les femmes comme si elles ne valaient rien. Plutôt bizarre comme manière de considérer un rapport marchand, qui justement vaut un montant précis.

Je pense surtout qu'on en veut aux clients de considérer que les femmes ont un prix. Parce qu'ils nous renvoient cette réalité à la gueule. Les femmes SONT traitées comme des objets. Évaluées, utilisées, vues comme des marchandises interchangeables, sans pour autant que des billets ne passent d'une main à une autre.

Mais c'est rassurant, de taper sur les clients. Ça permet de se dire que les 82 % « d'hommes normaux qui n'y vont pas », ils ont compris, eux, que les femmes n'étaient pas des marchandises.

Peut-être qu'il y a une plus grande proportion d'hommes sexistes et violents dans les clients de prostituéEs que dans d'autres groupe d'hommes. Sûrement, même, parce que tant que la société considérera le travail du sexe rémunéré comme une violence, les violences à l'intérieur de celui-ci passeront comme une lettre à la poste (façon de parler). Z'aviez qu'à changer de métier, mademoiselle. Fallait s'y attendre. Vous faire payer, c'est vous faire violer. Vous l'auriez pas un peu cherché, même ?

Ils ont la belle vie, les hommes sexistes ou violents, quand ils sont clients de prostituéEs, avec des lois en vigueur qui ne protègent absolument pas les travailleurSEs du sexe. Pas de conséquences. Pas de problèmes. Et même si ils râlent un peu d'être pénalisés au cas où ils se feraient choper, c'est pas trop grave. Ils iront dans un parking plus isolé, sur internet, ou à l'étranger. C'est pas vraiment eux que ça va faire chier, en fait. Même que les tarifs vont baisser. Y'a pire.

Qui sont les clients ? On aime beaucoup les imaginer trop alpha-males ou trop mauviettes. En gros, des hommes qui ont un problème avec leur virilité. Parce que virilité, on est tous bien d'accord là-dessus, c'est baiser une ou plusieurs femmes. Mais pour payer le droit de fourrer son pénis là où plein d'autres sont déjà passés, il faut vraiment pas être normal. Tordu, même.

Hey, attendez. Ça serait pas nous qu'on serait un petit peu sexistes sur les bords ?

On se demande si le client est un homme normal. Moi je pense plutôt que l'homme normal est un client. L'homme normal aussi est parfois violent.

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Vouloir interdire aux clients d'acheter des services sexuels, c'est voir les choses du côté de l'agresseur. C'est se dire : un homme agresse une femme en la payant pour du sexe. Interdisons-lui de la payer, ou au moins rendons-lui la tâche difficile.

Au lieu de se dire : un homme agresse une femme en la payant pour du sexe. Interdisons-lui de l'agresser, ou au moins rendons-lui la tâche difficile.

Au resto, on renverse pas tout par terre sous prétexte qu'on a payé et qu'on fait ce qu'on veut. On n'insulte pas le/la serveurSE. C'est pas compris dans le prix. C'est pas dans la charte du restaurant.

Alors dans le travail du sexe, il faut respecter le consentement.

Non, le client n'est pas roi. Qu'il ait payé ou non. Parce que c'est contre des comportements qu'on se bat, pas contre des genTEs.

Parce que passer des billets de banque d'une main à une autre n'excuse pas un abus, rien n'excuse un abus.

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Sur ce blog:

- Le sexe est un travail

Pour aller plus loin:

- Le blog de Salomée - Mélange instable

- Les chroniques de Manon - Coq des bruyères

- Le travail du sexe contre le travail - Période

- Prostituées contre la pénalisation du client - STRASS

En anglais:

- I'm Special, Baby: The sexworker edition of #NotAllMen - Suzy Hooker

Rédigé par Decade

Publié dans #Travail du sexe, #Violences sexuelles

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Céline 17/01/2016 04:41

Ta conclusion est formidable.

Florence 10/01/2016 15:37

Je voulais te remercier, Decade, pour cet article, et pour ton blog en général.
Merci de t'exprimer et d'exprimer la réalité de ce que tu vis et ressens.
Merci de me permettre à moi, jeune femme lambda, plutôt curieuse et ouverte sur le monde, mais ne connaissant pas du tout le milieu de la prostitution, de le découvrir.
Merci de me permettre de comprendre les problèmes qui peuvent se poser aux TDS, merci de m'avoir ouvert les yeux et m'avoir fait changer d'avis. C'est vrai que j'avais une vision très "fermée" sur la prostitution, et que beaucoup des clichés que tu as pu décrire, je les ai eus.
J'ai lu cet article, et de nombreux autres (qui sont tous très bien écrits, par ailleurs), avec attention et j'y ai porté un grand intérêt.
Je pense sincèrement que tu gagnerais à être plus connue et que ton blog devrait être lu par une grande partie de la population. Y compris par nos politiques, parce que c'est véritablement révoltant de voir qu'il n'existe pas de loi pour les protéger les TDS, et qu'ils peuvent être abuséEs sans que leur agresseur ne soit puni.
Je t'encourage à encore écrire et publier des articles sur ce blog, et pourquoi pas en faire un livre ? Tu es vraiment douée, et je pense que si un jour tu veux te faire publier, tu auras du succès.
Voilà, j'espère que les choses changeront, et je voulais te dire, à nouveau, merci et bravo.

Ludwig 10/01/2016 12:39

Le sexisme des hommes est responsable de bien des choses, mauvaises bien entendu. Pénaliser les clients, c'est faire le contraire de ce qu'il faudrait faire. La solution? La communication, l'éducation, changer les mentalités. Mais tout ça est long, demande des efforts et coûte de l'argent, c'est bien plus facile de mettre des amendes et faire payer, ça ne résout pas le problème, mais au moins, on a l'air de s'en occuper. C'est lamentable.